Symboles & Savoirs anciens

Le Cromlech de La Praz (Vaud, Suisse)

Qu’est-ce qu’un cromlech ?

Géométrie, cycles et lieu d’observation

Le terme cromlech provient des langues brittoniques, principalement du gallois :
crom (« courbé », « penché », « arrondi ») et llech (« pierre plate », « dalle », « roche »).
Il désigne littéralement une pierre courbée ou, par extension, un ensemble de pierres disposées selon une forme circulaire ou sub-circulaire. Cette étymologie met immédiatement l’accent non sur la pierre isolée, mais sur une organisation spatiale intentionnelle, une forme construite inscrite dans le paysage.

Dans l’approche développée par Alexander Thom (1894-1985), ingénieur et professeur à l’université d’Oxford, puis approfondie par Howard Crowhurst, le cromlech n’est pas compris comme un simple marqueur symbolique ou territorial. Il est envisagé comme une structure géométrique opérative, liée à l’observation des cycles célestes, en particulier solaires et lunaires
(A. Thom, Megalithic Sites in Britain, Oxford University Press, 1967).

À partir de relevés de terrain d’une précision remarquable, Thom a montré que de nombreux cercles de pierres obéissent à des rapports géométriques constants et reproductibles : cercles construits à partir de rayons normalisés, formes ovalisées ou « aplatissement » du cercle, alignements internes ou périphériques indiquant des directions spécifiques dans le paysage
(A. Thom & A. Burl, Megalithic Rings, BAR, 1980).

Ces observations l’ont conduit à proposer l’existence d’une géométrie opérative, fondée sur la mesure, l’angle et la répétition, antérieure à la géométrie grecque formalisée. Howard Crowhurst s’inscrit explicitement dans cette continuité, en élargissant l’analyse à une géométrie du quadrivium — arithmétique, géométrie, harmonie et astronomie — appliquée directement au paysage mégalithique
(H. Crowhurst, Mégalithes, principes de la première architecture monumentale du monde, 2018).

Dans ce cadre, le cromlech peut être compris comme un dispositif d’observation astronomique, ou plus précisément comme un repère spatial permettant de suivre les mouvements cycliques du Soleil et de la Lune. Thom a montré que de nombreux cercles de pierres présentent des alignements vers les levers et couchers solaires aux solstices, ainsi que vers les positions extrêmes de la Lune lors de son cycle de déclinaison de 18,6 ans
(A. Thom, Megalithic Lunar Observatories, 1971).

Crowhurst prolonge cette lecture en soulignant que la latitude du lieu conditionne la validité géométrique de ces constructions : un cromlech n’est pas transposable n’importe où. Il est indissociable de l’horizon, du relief, et de la trajectoire apparente des astres depuis un point donné. Dans cette perspective, le cromlech fonctionne comme une architecture du temps, rendant visibles des rythmes cosmiques autrement imperceptibles à l’échelle humaine immédiate.


Le cromlech de La Praz — point d’observation et géométrie territoriale

Au cœur du Jura vaudois, dans une clairière forestière située entre Mont-la-Ville et La Praz, se trouve l’un des rares cromlechs attestés en Suisse romande : le cromlech de La Praz. Discret, sans monumentalité ostentatoire, il se distingue avant tout par la cohérence de sa disposition spatiale.

L’ensemble est généralement décrit comme une structure sub-circulaire ou polygonale (souvent assimilée à un pentagone), d’environ huit mètres de diamètre, composée de huit blocs. Deux d’entre eux portent des cupules, dont une pierre majeure située au sud, couverte de nombreuses cavités et rigoles, témoignant d’une intervention humaine intentionnelle.
(Source : Inventaire archéologique du canton de Vaud).

Dans la perspective de Thom et Crowhurst, cette sobriété formelle n’est pas un manque, mais un indice : ce qui importe n’est pas la masse, mais la fonction géométrique du lieu. À ce jour, je ne sais pas si des relevés d’azimuts astronomiques publiés existent spécifiquement pour La Praz. En revanche, des analyses privées menées par Howard Crowhurst, à partir des coordonnées du site et de son environnement, apportent des éléments remarquables.

Lors d’échanges directs (communication personnelle, en mai 2018), Howard Crowhurst a montré que le cromlech de La Praz semble occuper un point d’observation central au sein d’un système territorial cohérent.

Entre le cromlech de La Praz et la Pierre des Gottettes — dont je parlerai dans un prochain article — la distance mesurée est d’environ 4300 m. Cette mesure correspond très précisément à un rapport de triangle 3-4-5, avec une unité de base de 860 m, type de géométrie caractéristique des constructions mégalithiques étudiées par Thom et Crowhurst.
La différence d’altitude, environ 800 m pour La Praz et 721 m pour la Pierre des Gottettes, confirme un axe de visée dégagé, orienté vers le lever du Soleil au solstice d’été, la Pierre des Gottettes se trouvant sur le dernier point haut de la ligne, avec en arrière-plan le bord sud du lac de Neuchâtel.
Cette observation est vérifiable sur le terrain et peut être reproduite à l’aide d’outils comme Google Earth assurant la cohérence géométrique de l’ensemble.

Crowhurst souligne également que le tertre du Mormont se trouve exactement à l’est du cromlech, à une distance d’environ 6510 m, indiquant avec une grande précision la direction du lever du Soleil à l’équinoxe. Le sommet du Mormont prolonge cet axe, offrant — selon ses termes — un lever équinoxial « qui roule sur le flanc de la colline », observable depuis La Praz.

Ces données suggèrent que le cromlech de La Praz n’est pas un monument isolé, mais le point nodal d’un système d’observation, permettant de suivre le déplacement du lever solaire dans la vallée du lac de Neuchâtel, au fil de l’année. L’orientation même de cette vallée, très proche de l’angle exact d’un triangle 3-4-5, en ferait un lieu sacré naturel, dont la géométrie préexiste à toute intervention humaine.

Correspondance morphologique avec le Mont-Blanc : lecture sensible du paysage

Lors d’une visite récente sur le site, une évidence s’est imposée avec force : la pierre à cupules majeure du cromlech de La Praz présente la forme de la face nord du Mont-Blanc, avec lequel elle est déjà en relation directionnelle et symbolique.

Cette perception ne relève pas d’une simple analogie visuelle fugace, mais d’un constat issu d’une fréquentation prolongée des mégalithes et d’une lecture sensible des formes du paysage. La masse de la pierre, son relief, ses lignes de force et sa manière de « tenir » dans l’espace évoquent clairement la face nord du Mont-Blanc : compacte, abrupte, fermée, matricielle. La grande cupule sommitale de 15 cm de diamètre — utilisée aujourd’hui encore comme point de recharge — renforce cette impression de concentration, de profondeur et d’intériorité, caractéristiques de cette face de la montagne.

Plus troublant encore, cette correspondance morphologique ne se limite pas au cromlech de La Praz. La Pierre des Gottettes, située à environ cinq kilomètres de là et déjà identifiée comme un point majeur du système territorial, présente quant à elle une forme évoquant la face sud du Mont-Blanc, avec laquelle elle est également en relation. Cette face sud, plus ouverte, plus déployée, plus lumineuse, contraste profondément avec la face nord, tout en lui étant indissociablement liée.

Ainsi, deux pierres nodales du territoire semblent répondre à une polarité claire :

  • à La Praz, une pierre à cupules associée à la face nord du Mont-Blanc, dans une dynamique de concentration, d’ancrage et de profondeur ;
  • aux Gottettes, une pierre associée à la face sud, dans une dynamique d’ouverture, de diffusion et de mise en relation.

Cette correspondance nord / sud ne peut être comprise comme un hasard isolé. Elle s’inscrit dans une logique de paysage vécu, où la montagne n’est pas seulement un repère lointain, mais une présence structurante, dont certaines pierres locales semblent proposer une incarnation proche, tangible, accessible. Le relief majeur se trouve ainsi reflété, transposé, inscrit dans la matière même du territoire rituel.

Cette lecture repose sur l’expérience directe du lieu, sur l’attention portée aux formes, aux volumes, aux orientations et à leur résonance corporelle. Elle relève d’un savoir sensible, qui ne cherche pas à convaincre par la démonstration, mais par l’évidence ressentie. Dans les cultures mégalithiques, la reconnaissance des formes naturelles, leur mise en relation et leur duplication symbolique font partie intégrante de la manière d’habiter le monde.

Dans ce cadre, le Mont-Blanc apparaît non seulement comme un axe visuel et géographique, mais comme un pôle structurant du système sacré régional, dont La Praz et les Gottettes seraient deux expressions complémentaires. La pierre se transforme en montagne à petite échelle, et la montagne se réduit à la taille d’une pierre — un principe de correspondance où le proche et le lointain se répondent harmonieusement. 


Un lieu de passage

Ainsi compris, le cromlech de La Praz n’est ni un temple au sens classique, ni un simple vestige archéologique. Il apparaît comme un lieu de passage, un point de relation où se croisent :

  • la mesure et le nombre,
  • le ciel et la terre,
  • le temps cyclique et l’espace vécu.

Dans la lignée d’Alexander Thom, de Howard Crowhurst et de Stéphane Cardinaux, La Praz peut être lu comme un dispositif de relation, destiné moins à imposer un sens qu’à permettre une expérience : celle d’un monde ordonné, où la pierre, le paysage et les astres participent d’une même géométrie vivante.

Soleil, Lune et temporalité du lieu

Dans le modèle de Thom, certains cromlechs fonctionnent comme des observatoires lunaires et solaires, marquant :

  • les levers et couchers du Soleil aux solstices,
  • les positions extrêmes de la Lune dans son cycle de déclinaison de 18,6 ans
    (A. Thom, Megalithic Lunar Observatories, 1971).

Crowhurst prolonge cette lecture en montrant que la latitude du lieu conditionne la validité de certaines constructions géométriques liées aux mouvements célestes. La Praz, située sur le rebord jurassien, s’inscrit dans une zone où le relief, l’horizon et la course des astres peuvent être mis en relation de manière lisible, à condition d’en maîtriser les principes.

Le cromlech devient alors une architecture du temps : non un calendrier gravé, mais un dispositif permettant de rendre perceptibles des rythmes cosmiques par le déplacement du corps, du regard et de l’ombre.

Géométrie sacrée et qualité du lieu

Le travail de Stéphane Cardinaux, dans Géométries sacrées – Tome 1, apporte un éclairage complémentaire, centré sur la qualité intrinsèque du lieu. Cardinaux montre que de nombreux sites anciens combinent :

  • une géométrie visible, mesurable,
  • et une réceptivité tellurique, liée aux structures du sol, aux circulations souterraines et aux zones de résonance
    (S. Cardinaux, Géométries sacrées, Tome 1, Éditions Trajectoire, 2008).

Dans ce cadre, le cromlech de La Praz peut être compris comme un point d’ancrage, où la géométrie construite vient se superposer à une géométrie du terrain. La pierre à cupules, en particulier, agit comme une surface de médiation : elle capte, concentre et redistribue l’attention, le geste, peut-être l’eau ou la lumière, sans que son usage exact puisse être réduit à une seule fonction.

Fonction du site : une approche fondée sur les sciences des interactions naturelles

L’absence de conclusions issues de l’archéologie matérielle n’implique pas une absence de fonction. Le cromlech de La Praz peut être abordé comme un dispositif interactif inscrit dans un environnement naturel structuré, fondé sur les propriétés du sous‑sol, des blocs erratiques et des phénomènes physiques aujourd’hui bien documentés : champs, flux, résonances, inductions.

À l’ère du numérique, de l’induction sans fil et des communications invisibles, l’existence de phénomènes non perceptibles directement par les sens n’a plus rien de spéculatif. Le vent, les ondes électromagnétiques, les champs magnétiques ou les courants telluriques agissent sans être visibles, mesurables uniquement par leurs effets et par des instruments adaptés.

Dans cette perspective, le cromlech n’est pas envisagé comme un vestige passif, mais comme une structure organisée exploitant des propriétés naturelles du lieu. La disposition des pierres peut être comprise comme un agencement précis, destiné à moduler, concentrer ou canaliser certains phénomènes physiques et géophysiques. Cette lecture ne relève pas d’une croyance, mais d’un champ d’étude encore marginalisé, situé à l’interface entre géologie, physique de l’environnement et sciences du vivant.

Apports de Stéphane Cardinaux : lecture géobiologique du site

Les travaux de Stéphane Cardinaux constituent l’un des corpus les plus détaillés consacrés à l’étude géobiologique et tellurique de la région de La Praz – Mont‑la‑Ville. Ses recherches s’appuient sur des relevés de terrain systématiques, des mesures et une modélisation spatiale des interactions naturelles observées.

Il décrit notamment des structures circulaires qu’il nomme « cupules géantes », caractérisées par une géométrie précise, une position récurrente sur des nœuds telluriques et une cohérence dimensionnelle. Il propose pour ces structures une fonction liée à la gestion de l’humidité atmosphérique, hypothèse étayée par des expérimentations modernes menées dans d’autres régions d’Europe.

Dans la zone de La Praz, Cardinaux identifie une concentration exceptionnelle de blocs positionnés sur des points géophysiques stratégiques, incompatible selon lui avec une simple distribution aléatoire. Il propose une lecture globale du paysage fondée sur des lignes de force, des croisements de flux et une organisation géométrique d’ensemble.

Concernant le cromlech lui‑même, il souligne que le terme est discutable d’un point de vue strictement formel, l’ensemble se rapprochant davantage d’un quadrilatère structuré que d’un cercle parfait. Il décrit néanmoins un dispositif cohérent, centré sur une pierre à cupules majeure, associée à une orientation précise et à un point d’interaction géophysique marqué.

Le dispositif énergétique serait centré sur une pierre à cupules majeure, présentant :

  • une grande cupule sommitale d’environ 15 cm de diamètre,
  • une soixantaine de cupules secondaires reliées par des rigoles verticales,
  • une orientation de la face principale en direction du Mont-Blanc,
  • un croisement de lignes Curry de niveau 3 correspondant au centre du vortex et de la cheminée.

Utilisation et activation du site

Dans la lecture de Cardinaux, certains blocs rempliraient des fonctions précises :

  • un bloc dit « interrupteur » servant à l’activation du vortex et des « tubes » énergétiques,
  • une plate-forme plate, située sur une cheminée négative, conçue pour s’asseoir,
  • un cycle alterné de charge et de décharge énergétique permettant une augmentation temporaire de l’énergie vitale.

Il envisage principalement une fonction thérapeutique, tout en soulignant que les pratiques exactes et les rituels associés au site demeurent inconnus.

Usage contemporain et continuité d’usage

Au‑delà des données archéologiques et des modèles interprétatifs, il convient de signaler un fait observable : le site de La Praz est toujours utilisé aujourd’hui.

Par expérience directe et par observation répétée, il apparaît que certaines personnes viennent sur le site dans une intention explicite de régulation personnelle — nettoyage, recentrage, récupération d’énergie — ainsi que pour y déposer des offrandes. Ces gestes prennent des formes simples : objets naturels, pierres déplacées, végétaux, parfois eau ou nourriture symbolique. Ils ne relèvent pas d’un folklore organisé ni d’un rituel codifié, mais d’un usage spontané et récurrent.

Ce constat n’implique aucune interprétation doctrinale. Il indique simplement que le lieu continue d’être perçu comme fonctionnel, au sens où il produit un effet recherché par celles et ceux qui s’y rendent. Dans l’étude des sites anciens, la persistance d’un usage — même transformé, même silencieux — constitue un indicateur à part entière, trop souvent écarté au motif qu’il n’entre pas dans les cadres analytiques classiques.

L’archéologie elle‑même reconnaît que certains lieux traversent les âges en conservant une attractivité spécifique, indépendamment des cultures qui les fréquentent. Le cromlech de La Praz semble appartenir à cette catégorie de sites à continuité d’usage, où la fonction n’est pas figée dans le passé mais s’actualise différemment selon les époques.

Conclusion

Le cromlech de La Praz n’est pas un vestige figé : c’est un lieu vivant, où le ciel, la terre et le regard humain se rencontrent. Il invite à marcher lentement, à sentir le relief, à percevoir les flux invisibles et le rythme silencieux des astres.

Chaque pierre, chaque cavité, chaque orientation devient médiatrice d’une expérience subtile. Le site ne se révèle pas par la force, mais par l’attention et l’intuition : il enseigne le respect des cycles du monde, la mesure et l’harmonie.

Ici, le geste humain rejoint la géométrie du monde, et le regard devient initiatique ; l’âme se trouve, même fugacement, accordée aux cycles cosmiques et aux murmures du sol. La Praz demeure un territoire du cœur et du regard, où passé et présent dialoguent et où la dimension sacrée de l’espace se fait tangible.


Kvervandi est un projet de création artistique mêlant exploration vocale, art visuel et musique inspirée par la nature et les mythes.

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